Type et date de soutenanceSoutenance de thèse

Une parole raciste décomplexée ? Référence aux appartenances ethno-raciales et réflexivité dans deux villes européennes gérées par l'extrême droite

Noemi Casati

Résumé :

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Qu’est-ce qui fait que les habitants de deux villes d’extrême droite ne semblent pas du tout soumettre les catégories ethno-raciales aux mêmes normes sociales de dicibilité ? Cette thèse analyse la façon dont les habitants de Béziers, ville moyenne française qui depuis les élections municipales de 2014 s’est souvent vue qualifier de « raciste » dans le discours médiatique, évoquent les appartenances ethno-raciales et réfléchissent aux normes censées réguler leur expression. Nous comparons cela avec l’expression quotidienne de ces appartenances à Raguse, ville moyenne de Sicile (Italie) qui partage avec Béziers plusieurs indicateurs démographiques, socio-économiques et politiques, notamment au vu de son administration municipale apparentée au parti d’extrême droite Fratelli d’Italia. À partir de données recueillies lors d’interactions formelles et informelles, publiques et privées, nous décrivons les jugements de compétence et d’incompétence discursive que les habitants s’adressent mutuellement lorsqu’il s’agit de penser l’altérité, en s’accusant tantôt de « racisme », tantôt de « bien-pensance ». Lorsqu’un voisin les empêche de dormir en jouant de la guitare jusqu’au petit matin, quelle pertinence les habitants accordent-ils au fait que ce voisin se dise « Gitan » ? Lorsque des élèves demandent s’ils « peuvent manger » les plats de la cantine, quelle importance les institutrices accordent-elles à l’appartenance religieuse de ces familles ? Et lorsqu’un groupe d’anciens habitants d’une cité fonde une association pour aider les jeunes à « s’en sortir », quelle place font-ils à l’origine familiale de ces jeunes ? Contrairement à ce que tend à indiquer une grande part de la littérature en sciences sociales disponible sur ce sujet, les habitants sont loin d’ignorer les enjeux qui s’attachent à la façon de parler de ces questions. En particulier, ils se montrent facilement insatisfaits, en privé, tant par les limites des discours individualisants, consistant à renvoyer celui dont il est question à un statut d’individu abstrait et pleinement autonome, que par celles des discours essentialisants, consistant à l’assigner mécaniquement à des déterminismes liés à son appartenance ethno-raciale. Nos deux terrains se distinguent toutefois nettement concernant la parole qui finit par prévaloir en public. Dans le cas biterrois, les habitants tendent à se rappeler davantage les dangers du discours essentialisant, le discours individualisant étant jugé somme toute préférable. L’inverse se produit dans le cas ragusain, où les habitants tendent plutôt à se rappeler la fausseté d’une conception individualisante et à adopter avec moins d’hésitation le discours essentialisant, jugé finalement plus acceptable quoique pas non plus totalement satisfaisant. La posture sociologique—en ce qu’elle se démarque tant des discours individualisants que de ceux essentialisants—peine alors à se faire une place dans la parole publique ordinaire des deux villes, mais pour des raisons différentes. Nous montrons enfin en quoi ces différences ne dépendent pas seulement de la configuration propre aux situations d’interaction, mais encore de la configuration sociale d’ensemble des deux terrains, c’est-à-dire de la place qui revient à l’individualisme normatif dans les idéaux des habitants, que nous analysons comme étant dépendante de l’organisation sociale et de son évolution. Nous tentons de rendre compte de cela en revenant sur la structuration spatiale des rapports sociaux qui est prédominant à l’intérieur des deux villes étudiées, ainsi que sur les modalités historiques de leur insertion politico-économique dans le territoire et sur le type d’intégration juridique à la nation offerte aux populations d’origine étrangère dans chacun des deux pays.  Le type de réflexivité langagière qui prime sur ces questions ne peut donc s’analyser pleinement qu’à condition de considérer la place que l’Autre occupe dans les processus de différenciation et d’intégration sociales.

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Jury

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  • M. Cyril Lemieux (Directeur de thèse), EHESS
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  • M. Michel de Fornel, EHESS
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  • Mme Carole Gayet-Viaud, CNRS
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  • Mme Camille Hamidi, Université Lumière Lyon 2
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  • Mme Ann Morning, New York University
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  • M. Patrick Simon, INED
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  • M. Tommaso Vitale, Sciences Po Paris
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